Présentation de l’ouvrage Apprendre en philosophant

Les enfants philosophent aussi

L’idée que les enfants peuvent philosopher a d’abord été mise en œuvre par Mathiew Lipman[1] à partir de 1969 aux États-Unis. Cette pratique de la Philosophy for children (P4C) s’est ensuite largement répandue, et en particulier dans le monde francophone, au Québec, à partir du début des années 80. En parallèle, dès le milieu des années 80, en Belgique, Jacques Duez[2] organisait des entretiens et des débats philosophiques avec des élèves du primaire.

En France, à partir de la fin des années 70 et jusqu’en 97-98, parallèlement à des formations d’enseignants à la méthode de Lipman et à des tentatives d’introduction de la Philosophie pour enfants qui ne se sont pas pérennisées, il y eut quelques essais d’enseignement de la philosophie avant la terminale et ce jusqu’en 6e. Les plus célèbres sont relatées dans le livre coordonné par Jacques Derrida, Qui a peur de la philosophie ?[3], écrit en collaboration avec le Groupe de Recherche sur l’Enseignement de la Philosophie.

A partir de 1997, et sans concertation, des formations à la méthode Lipman ont eu lieu dans les IUFM[4] (Marc Bailleul à Caen et Emmanuelle Auriac-Peyronnet à Clermont-Ferrand) suivies d’expérimentations dans les classes (en particulier Gilles Geneviève à Caen), des pratiques ont été mises en place et développées dans les classes des écoles et des collèges : Alain Taurisson dans la Creuse, Pascal Chevalier à Rouen, Anne Lalanne à Montpellier, Alain Delsol à Narbonne avec Michel Tozzi, Agnès Pautard dans la région lyonnaise avec Jacques Lévine, la Fondation 93 et les intervenants-philosophes qui collaboraient avec elle, Jean-Charles Pettier, Thierry Bour et Oscar Brenifier dans la région parisienne, et moi même à Poitiers.

En avril 2001 eut lieu la première rencontre nationale à l’INRP[5] à Paris, à l’initiative de la Fondation 93 aidée par deux chercheurs, Michel Tozzi et Christian Pratoussy, et un professeur de philosophie d’IUFM, Jean-Charles Pettier, qui nous a permis de nous apercevoir de l’extension, de la diversité et de la vigueur de ce qu’on a appelé plus tard les « Nouvelles pratiques philosophiques en classe et dans la cité ». Suite à cette première rencontre, un site internet et une liste de discussion[6] ont contribué à renforcer un mouvement, aidés en cela par la tenue d’un colloque national annuel.

Aujourd’hui ces pratiques se sont développées dans tous les secteurs de l’enseignement et de la formation qui vont de la maternelle à la formation pour adultes en passant par l’enseignement spécialisé (SEGPA[7] et IME[8]) et par le lycée professionnel, mais aussi dans la cité : cafés-philo, ateliers de philosophie, universités populaires… La liste de discussion, qui compte aujourd’hui plus de 250 personnes, témoigne de cet essor. Notons également que lors de sa cinquième édition, le colloque « Nouvelles pratiques philosophiques en classe et dans la cité » a pris une dimension européenne[9]. Et que d’autres colloques plus institutionnels ont été organisés, réunissant des membres des IUFM, de l’université et de l’inspection générale de philosophie[10]. Enfin, le fait même que l’on se pose à présent la question de l’institution de telles pratiques est bien le signe d’un progrès dans l’intérêt porté à l’enseignement de la philosophie aux enfants.

Pour ce qui est de la façon de procéder, il y a cinq méthodes présentes au début, qui ont servi de base pour continuer à innover. D’abord, l’entretien philosophique de groupe à fort guidage de l’enseignant ou dialogue socratique ; ensuite, la méthode de l’assemblée démocratique et des compétences philosophiques ; puis la philosophie pour enfants de Lipman dont nous avons déjà parlé ; le courant des préalables à la pensée philosophique ou philosophie naturelle ; et enfin la méthode de l’intervenant ou philosophie populaire dont il est question dans ce livre.

Il nous a donc semblé nécessaire aujourd’hui, et ce sera l’objet de cet ouvrage, en collaboration avec des enseignants praticiens et des participants de café-philo, de faire le point sur ce que nous avons mis en oeuvre ici et de proposer un support, aussi bien pratique que théorique, pour aider tous ceux qui souhaiteraient commencer des activités philosophiques dans leur classe ou ailleurs, ou les prolonger. Les programmes de philosophie parus au Bulletin Officiel de l’Education nationale du 19 juin 2003, précisent que l’objectif de l’enseignement de la philosophie est, tout autant que l’acquisition d’une culture philosophique initiale, de « favoriser l’accès de chaque élève à l’exercice réfléchi du jugement », et de développer « l’aptitude à l’analyse, le goût des notions exactes et le sens de la responsabilité intellectuelle. Il contribue ainsi à former des esprits autonomes, avertis de la complexité du réel et capables de mettre en œuvre une conscience critique du monde contemporain. » Dans la continuité de ces principes, l’ouvrage plaide pour un développement de la pratique vivante du dialogue philosophique en classe et plus généralement dans les établissements éducatifs et dans la cité.

Il s’agit d’une démarche pédagogique militante qui non seulement utilise la pratique du dialogue philosophique comme moyen d’aider les élèves à appréhender ensemble, à partir de leurs propres questionnements, – et ce grâce à un intervenant extérieur – des notions et des problématiques d’ordre philosophique, mais se bat pour une révolution radicale de la pédagogie et de l’école. En transformant la pédagogie qui se fonde actuellement quasi-exclusivement sur la relation successive de l’enseignant à chaque élève en une relation de classe, ce sera la classe et non pas l’élève qui sera dorénavant au centre de l’école, nous faisons l’hypothèse que la philosophie ne sera plus une discipline parmi les autres mais la seule discipline. Il faudra non seulement « enseigner » la philosophie dès la maternelle, mais que ne soit enseignée QUE la philosophie.

Cette démarche permet dans un premier temps d’élargir la pratique philosophique à d’autres niveaux d’apprentissage que la terminale, d’établir des passerelles entre les disciplines, et de proposer des outils pratiques pour la vie scolaire dans les établissements. Les objectifs pédagogiques sont de présenter l’intérêt du dialogue pour la pratique philosophique, d’indiquer, à titre d’exemple, quelques pratiques pionnières et de donner des repères méthodologiques sur l’organisation de la classe et la conduite de l’enseignement. L’ouvrage est jalonné par des questions pratiques (comment vont se dérouler les séances ? comment ça se passe ?). L’accent est mis sur la philosophie comme questionnement qui concerne autant le praticien, dans sa démarche de pédagogue (comment commencer ?) que les élèves dans leur apprentissage de la démarche philosophique.

Les exemples sont choisis à partir de scripts de débats, ils reflètent la valeur des échanges mais peuvent aussi mettre en relief les difficultés et le rôle indispensable de l’intervenant dans le dialogue.

Les contributions sont donc d’origines diverses et manifestent les avancées et les balbutiements de cette pratique innovante. Comme elles sont d’auteurs multiples, dans le droit fil de la méthode exposée et se fondent sur le dialogue, elles prennent leur sens, non pas par leur exposition linéaire, mais en se répondant les unes aux autres, en se complétant voire en se critiquant. Comme elles s’inscrivent dans une histoire, elles font référence à des débats et des positions qui leurs sont extérieurs. A certains textes théoriques qui ont servi à fonder le protocole en débattant et en polémiquant avec l’institution et l’enseignement de la philosophie, et en luttant contre les dérives et les difficultés soulevées par les autres pratiques, sont joints des mises au point théoriques et des témoignages de terrain d’enseignants ou de praticiens qui leur ont été commandés spécialement pour cet ouvrage et qui ont leur pratique particulière, souvent ignorée du grand public et même du reste de leurs collègues, qui ont souvent leur combat et qui le disent avec leurs mots. Il ne faut donc pas s’étonner que quelques coups de griffe transparaissent ci et là. Ils sont l’indice des luttes, des blessures et des cicatrices qui ont de toute façon existé et qu’on ne peut pas dénier.


[1] Cf. son ouvrage A l’école de la pensée, De Boeck.

[2] Dont le documentaire en cinq parties, Journal de Classe a été diffusé en 2004 sur Arte.

[3] Champs – Flammarion 1977. Sylviane Agacinski, « Ces éducations prématurées qui font tant de bruit » ; Jacques Derrida, « l’âge de Hegel » ; Roland Brunet, « Margarita Philosophica » et « Platon en sixième » et Bernadette Gromer et Jean-Luc Nancy, « Philosophie en cinquième »,

[4] Instituts Universitaires de Formation des Maîtres.

[5] Institut National de Recherche Pédagogique.

[6] www.pratiques-philosophiques.net;

[7] Section d’enseignement général et professionnel adapté, structure regroupant des élèves en difficulté scolaire, âgés de 12 à 16 ans à l’intérieur d’un collège.

[8] Institut médico-éducatif, structure regroupant des élèves déficients intellectuels.

[9] Cf. eurphilo.net

[10] Ballaruc en 2003, les actes de ce colloque ont été publiés par la Desco, 2004 et Caen en 2004.

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